Mis à jour le 02 Mar 26 par

"Je suis fière de moi, et j'emmerde les médisants" : Interview de Liv Boeree

Nous avons passé un moment avec la joueuse du Team PokerStars Pro et championne EPT Liv Boeree. L'occasion d'évoquer sa vie sur les routes, ses succès en ligne, ses loisirs, mais aussi de savoir si la joueuse se sent suffisamment respectée par la communauté du poker.

Joueuse de poker, championne EPT, présentatrice télé, mannequin, guitariste de heavy métal, boxeuse et astrophysicienne, à 27 ans Liv Boeree a bien plus de cordes à son arc que la plupart des gens à son âge. Nous l'avons rencontrée la semaine dernière à l'UKIPT Nottingham pour faire avec elle le bilan de ses succès :

"J'ai la réputation d'être une fêtarde et j'en suis une"

boeree
Championne de l'EPT et fêtarde avouée

PokerStrategy.com : tu débarques tout juste de Vienne, où tu étais avant cette interview. Est-ce difficile de passer sa vie sur les routes ?

Liv Boeree : ça peut être complètement épuisant, par exemple en ce moment-même où je suis littéralement épuisée. La moitié du temps, j'adore ça ; l'autre moitié du temps, je déteste ça. Donc c'est à double tranchant mais, à tout prendre, je dois dire que j'adore ça.

PokerStrategy.com : comment fais-tu pour garder la forme, aussi bien mentalement que physiquement, en étant en voyage la plupart du temps ?

Liv Boeree : j'ai juste la chance d'avoir un très bon métabolisme, parce qu'en fait je suis plutôt fainéante. Il y a des périodes pendant lesquelles je vais faire du sport quatre fois dans la semaine, mais la plupart du temps je ne le fais pas et je mange absolument tout ce que je veux. C'est clair que ça peut être un problème pour la santé de beaucoup, mais encore une fois, j'ai vraiment de la chance à ce niveau-là, je ne suis pas souvent malade.

Et mentalement... demandez donc à Kevin (Macphee). Mes névroses, c'est lui qui en fait les frais. C'est difficile de trouver un bon équilibre avec tout ce que je fais, mais je fais en sorte de garder du temps pour mes loisirs, je ne passe pas ma vie à travailler. J'ai la réputation d'être une fêtarde, et j'en suis une : j'aime bien relâcher la pression, sortir avec mes amis et m'éclater. Quand on voyage comme ça, je crois qu'il est vraiment primordial de bien répartir son temps entre le travail et le reste.

PokerStrategy.com : avoir un partenaire qui joue aussi au poker et participe aux mêmes tournois doit faciliter les choses, non ?

Liv Boeree : avoir quelqu'un qui est toujours à mes côtés, qui me soutient et à qui je peux faire confiance est tout simplement merveilleux. Kevin est un atout précieux pour ce qui est de préserver mon équilibre de vie.

PokerStrategy.com : comme tu n'es pas souvent chez toi, est-ce que le fait de passer du temps avec d'autres joueurs comme Negreanu et Vanessa Selbst te permet de travailler ton jeu ? Apprends-tu des personnes que tu fréquentes ?

Liv Boeree : c'est un atout immense d'avoir des gens comme eux pour me conseiller et c'est d'eux que je tire la plus grande partie de mon apprentissage. Ceci dit, je n'ai vraiment pas assez bossé, il faut que je travaille plus. La semaine dernière, j'ai justement beaucoup travaillé sur mon jeu, en lisant et relisant des choses que je maîtrisais parfaitement avant, comme le calcul rapide et efficace des equity ou des combinatoires. Des choses que je connaissais sur le bout des doigts, mais que j'ai moins travaillées ensuite, puis oubliées. J'ai juste pris quelques notes, rafraîchi ma mémoire, c'est comme des révisions.

C'est dingue à quelle vitesse on peut tomber dans le piège du "tournoi tournoi tournoi tournoi, 30bbs je fais ci, 40bbs je fais ça". On perd certains aspects dynamiques du jeu qui sont essentiels pour réussir. J'adore PokerStars mais ils ne me laissent pas une minute à moi, et parfois cela m'empêche de faire ce que je fais le mieux : appuyer sur le bouton pause et travailler mon jeu.

"Gagner le respect de la communauté hardcore 2+2 est quasiment impossible"

boeree
Liv assure aussi à la guitare

PokerStrategy.com : en tant que joueuse de haut niveau, penses-tu que tu ne reçois pas le respect que tu mérites pour le travail que tu fais sur ton jeu ?

Liv Boeree : je crois que non. Non, j'en suis sûre. C'est comme ça, en fin de compte les gens ne regardent que vos résultats. L'année dernière, à part le Warmup, je n'ai pas fait grand chose. En ligne, l'année passée a été bonne pour moi, mais cette année rien d'exceptionnel. Il me faudrait quelques tables finales et deux ou trois titres de plus pour gagner le respect de la communauté.

Pour qu'un mec soit respecté, il doit la jouer façon Jason Mercier ou Elky, et tout gagner ; mais c'est différent pour une fille. Par exemple, je voudrais croire que quelqu'un comme Vanessa Selbst est une joueuse respectée, parce que si elle ne l'est pas, aucune chance que je le sois.

Gagner le respect de la communauté hardcore 2+2 est quasiment impossible. Je pourrais gagner tous les tournois du monde, ils diraient toujours "ouais, mais elle a des nichons et ça reste une fille". C'est comme ça, certaines personnes ont la misogynie dans le sang. Je fais ce que je peux pour que ça change, mais à vrai dire ce n'est pas un truc qui me préoccupe tant que ça.

PokerStrategy.com : les joueuses de poker se plaignent souvent que les hommes ne leur accordent aucune estime, ce qui peut être très avantageux pour elles au final. Est-ce vrai aux plus hauts niveaux du jeu ?

Liv Boeree : c'est très dur à dire. C'est sûrement vrai pour certaines joueuses, et sûrement faux pour d'autres. Certaines méritent le respect, d'autres non. Je pense que les gens attachent trop d'importance à cette idée de se faire respecter. Il y a quelques années, c'était mon cas, je voulais que tout le monde m'aime et me respecte ; mais il y a un moment où finalement tu te dis "et puis zut, je suis fière de ce que j'ai fait, et j'emmerde les médisants".

"Je suis beaucoup plus créative en ligne, bien plus audacieuse"

boeree
Championne de l'EPT San Remo

PokerStrategy.com : l'année dernière, tu as remporté le Sunday Warmup (147.780,96$), qu'est-ce qui est différent dans ta façon de jouer en ligne, par rapport à ton jeu en live ?

Liv Boeree : je suis beaucoup plus créative en ligne, bien plus audacieuse. En live, je vais peut-être tenter un bluff une ou deux fois dans la journée, alors qu'en ligne, je vais faire beaucoup plus de tentatives. Le fait d'être avec Kevin et de côtoyer des joueurs comme Bryn Kenney m'a beaucoup aidée à améliorer mon jeu en ligne : je m'assieds et je regarde ce qu'ils font, puis je l'applique à mon propre jeu. Bien sûr, en ligne les stakes sont plus basses et on joue sur plusieurs tables en même temps, donc ça va ; mais dans un gros tournoi live, si ça ne marche pas, tu ne peux pas t'en aller.

PokerStrategy.com : tes passe-temps sont tous plus cools les uns que les autres : poker, guitare, boxe, pilotage d'avion... Est-ce que tu es le genre de personne qui est toujours en train de se lancer des défis à elle-même ?

Liv Boeree : tout dépend de ce qui me passionne. Il y a six ans, c'était jouer de la guitare, j'étais vraiment mordue. Je voulais jouer les morceaux les plus difficiles, d'abord parce que très peu de filles peuvent le faire, mais aussi parce que tout simplement très peu de gens peuvent le faire. Je voulais apprendre pour y arriver, alors j'ai juste joué, joué et joué jusqu'à ce que j'y arrive.

Ca m'a donné une sensation de satisfaction incroyable. En physique, c'était pareil, j'étais déjà naturellement plutôt douée pour ça, mais je n'étais pas non plus la meilleure. Mais je voulais être la meilleure dans mon université. 5 % des meilleurs étudiants obtiennent une mention très bien, je voulais être parmi ceux-là. Quand je bosse dur, ça me réussit.

"Je voulais faire comme les garçons, grimper aux arbres et mettre des vers dans les poches des gens"

boeree
Un rêve pour les sponsors

PokerStrategy.com : est-ce que tu dirais que de façon générale tu es plus attirée par des activités et des passe-temps typiquement masculins ?

Liv Boeree : oui je crois, sans doute parce que déjà, mon cerveau est à 80 % masculin. Quand j'étais petite, je jouais avec des petites voitures et des tracteurs, je n'avais pas de poupées. J'étais plutôt du genre à arracher leurs têtes et je refusais de porter des robes.

Enfant, je voulais être un garçon. Je voulais faire comme eux, grimper aux arbres et mettre des vers dans les poches des gens ; un vrai petit garçon dégoûtant, sauf que j'étais une fille. J'ai été comme ça jusqu'à l'âge de 15 ans à peu près, quand j'ai découvert les garçons. J'ai décidé qu'il valait mieux que je commence à m'habiller et à me conduire comme une fille, mais dans ma tête j'étais toujours un garçon.

Tous ceux qui me connaissent bien le savent. Même dans mon école, pendant les rencontres parents-profs, les professeurs disaient tous que j'étais le garçon terrible de la classe. En cours, les autres filles chahutaient comme les filles le font, mais moi je brûlais des trucs au bec Bunsen, je mettais le feu au robinet du gaz et je m'échappais par les fenêtres.

PokerStrategy.com : dans un article récent, je te décrivais comme une joueuse de rêve pour les sponsors. Quelle quantité de travail cela implique-t-il d'être un pro sponsorisé ?

Liv Boeree : PokerStars ne laisse pas chômer ses pros, mais c'est une bonne chose, en fait j'aime bien ça. Il m'arrive de râler, mais si j'ai vraiment besoin de me reposer, ils comprennent ; sinon, le travail doit être fait. Je les aide par mon travail, et ils m'aident aussi par le leur : les bénéfices sont réciproques.

Je ne saurais même pas vous donner une idée de la quantité de travail que cela représente, mais par exemple à un EPT, en général une journée entière est consacrée aux interviews. Si je joue en Jour 1A, je n'aurai que des interviews le Jour 1B. Je comprends très bien, j'ai travaillé dans les médias du poker moi aussi, je sais que vous êtes les moteurs de l'industrie, et si un jour plus personne ne demande d'interview, ça voudra dire qu'il y a un problème quelque part.

Bonus vidéo : Liv Boeree bluffait déjà à la télé avant de devenir célèbre

Par Barry Carter