Mis à jour le 13 Mar 26 par

L'aspect mental au poker

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Introduction

Dans cet article

  • Quelles erreurs mentales peuvent affecter votre carrière de joueur de poker
  • À quel point votre succès dépend d'un environnement confortable
  • Pourquoi vous ne devriez jamais prendre des décisions influencées par vos émotions

"On arrête tout, tout le monde rentre à la maison, on arrête tout !"

Lorsque je travaillais pour l'entreprise familiale, mon père était célèbre pour ses pertes de sang-froid en cas de coup dur, sérieux ou non, ce qui le poussait systématiquement à débarquer dans l'entrepôt en agitant les bras et en criant cette phrase à plein poumons. La production s'arrêtait net, entraînant de lourdes répercussions financières. Tout ça à cause d'un accès de colère.

Suite à cette expérience, je me suis fixé pour objectif de ne jamais prendre de mauvaises décisions basées sur la colère ou la frustration, que ce soit au poker, au golf, ou dans la vie en général.

Vous risquez d'être surpris de voir à quel point la réussite à la table de poker dépend de votre capacité à créer un environnement confortable facilitant la prise de décision.

Dans le troisième et dernier article de ma série "En quoi les entreprises pokeristiques échouent", je tiens à revenir en détail sur l'aspect mental de ce jeu. Je pense qu'il s'agit là du domaine par excellence où l'inefficacité engendre l'échec de carrières qui, sans cela, auraient pu être longues et prodigues.

Voici les erreurs mentales dont j'ai observé qu'elles sont le plus souvent responsables de l'échec de carrières pourtant prometteuses :

Les erreurs les plus communes

Laisser les erreurs mentales s'accumuler

Au poker comme dans la vie, rien ne sert de courir, il faut partir à point. C'est un conseil sérieux et peu glamour, mais regardez donc son auteur : je suis un joueur sérieux et peu glamour et je ne suis certainement pas un génie au poker. Mon meilleur poker est moins bon que celui de certains joueurs auxquels je suis confronté quotidiennement. Mais dans une majorité des cas, c'est moi qui sors gagnant de nos confrontations. Comment cela se fait-il ?

La qualité de votre meilleur poker, de votre A-game, est quasiment anecdotique au poker. Comme je l'ai déjà expliqué, bon nombre de joueurs, lorsqu'ils sont au top de leur forme, sont en mesure de voler un pot aux sommités du poker. Mais la véritable question n'est pas "à quel point votre A-game est-il bon ?", mais plutôt "à quelle fréquence êtes-vous en mesure de jouer votre meilleur poker ?". Même si vous jouez votre A-game 90 % du temps, cela ne sert pas à grand-chose si les 10 % restants sont absolument catastrophiques.

J'ai vu maintes fois des joueurs faire des moves vraiment brillants. Et même si je les bats, je comprends leur processus de réflexion et ce qu'ils essayaient d'atteindre dans une main donnée. J'apprends beaucoup de la part de joueurs qui ne gagnent cependant pas l'ombre de ce que je gagne, ou sont fort éloignés de ma fréquence de victoires. Contre ces joueurs, mon A-game n'équivaut qu'à leur B+-game. Mon mieux est moins bon que le leur.

Mais alors, pourquoi gagné-je plus et plus fréquemment ? Parce que je joue toujours mon A-game (soit leur B+-game). Tandis qu'eux jouent leur A-game 10% du temps, leur C-game 60 % et leur F-game dans les 30% restants, lorsqu'ils sont en tilt total.

Bon nombre de personnes ne réalisent pas la force qu'on tire à être esclave d'un jeu discipliné qui vous maintient constamment à un niveau de jeu élevé, chaque jour, sur chaque main. Si vous arrivez à respecter à la lettre les étapes de préparation lorsque vous jouez ou vous entraînez, vous allez avoir, sur un génie au A-game fluctuant, un edge supérieur à celui que vous lui abandonnez. Pour perdre en étant discipliné face à un joueur qui ne l'est pas, il faut vraiment que votre jeu soit infiniment pire que le sien. Si votre jeu est constant et solide et que la façon dont vous jouez ne connaît pas de variances, alors vous êtes, en quelque sorte toujours, au top de votre forme. Je vais vous donner un exemple :

Lorsque le génial lièvre joue son A-game, il remporte 500 $ de l'heure. La tortue, elle, est disciplinée et constante, mais son meilleur poker ne lui permet de remporter que 200 $ de l'heure. Qui va remporter le plus d'argent sur 100 heures de jeu ? La tortue probablement. Mais pourquoi ? S'ils jouent tous deux leur meilleur poker pendant 100 heures, la tortue devrait théoriquement empocher 20.000 $ tandis que le lièvre en gagnerait 50.000, non ?

Mettons que le lièvre joue son A-game 20 % du temps. Celui-ci lui permet donc d'encaisser 10.000 $ (20 heures à 500 dollars). Admettons que durant 30 autres heures, il doit se contenter de son B/C-game avec une rentabilité de 200 $ par heures, cela lui donne donc 6.000 $ de plus (30 heures à 200 $). Nous voilà déjà à 16.000 $ pour seulement la moitié du temps !

Mais partons maintenant du principe que dans 30 % du temps, il est saoul, en tilt, ou joue de manière déconcentrée et que, sur ces périodes, il joue break even. Sur ces trente heures, il ne génère pas de gains. IL gagne donc 0 $ et nous sommes encore et toujours à 16.000 $. Mais, lors des 20 heures restantes, il est complètement abruti, disputant tous les pots, bluffant très souvent quand il ne le devrait pas. Durant ces 20 heures, il perd 500 $ de l'heure, soit 10.000 $.

Le total des gains du lièvre est donc de 6.000 $, tandis que la tortue, bien plus équilibrée, empoche 20.000 $. Rien ne sert de courir. Le meilleur poker de la tortue arrive-t-il à la cheville de celui du lièvre ? Certainement pas. Mais, comme on peut le voir, cela n'a quasiment aucune importance. C'est là que réside toute la force de la discipline.

Mal comprendre ce qu'implique un bad run

Lorsque vous vous trouvez dans une série négative, vous avez encore moins de chance que vous ne le pensez. Je vais vous expliquer pourquoi : lorsque vous mettez votre tapis en jeu de manière risquée et n'arrêtez pas de tomber sur la nut, alors vous n'apprenez rien sur le jeu de votre adversaire, tandis que lui en apprend beaucoup sur le vôtre. Vous ne voyez que les bonnes mains de son éventail, tandis que lui voit votre éventail complet. Cela vous procure un désavantage énorme.

Par ailleurs, vous n'êtes pas un robot, vous êtes un être humain et lorsque vous avez l'impression qu'à chaque main, vous êtes confronté à la nut, vous risquez de devenir fort passif. Si quelqu'un vous relance sur le flop, votre réflexe serait de ne pas opposer de résistance avec une main que vous auriez normalement jouée si vous n'étiez pas victime d'autant de malchance. Parce qu'effectivement, qui a envie de résister lorsque la bataille semble perdue d'avance ? Votre cerveau passe en mode craintif et vous commencez à aggraver vos erreurs. Comment peut-on prendre une décision rationnelle, prenant en compte toutes les mains que l'adversaire pourrait avoir, lorsque le seul scénario qui occupe notre esprit est le pire scénario possible ? Cela équivaut à jouer au poker avec un Ours devant votre porte.

Il est simpliste de partir du principe que Doyle Brunson, Phil Ivey ou même Nanonoko font tourner la machine à billet sitôt qu'ils s'asseyent à une table. C'est loin d'être le cas. Même eux connaissent des ups et downs considérables et, même si je doute qu'ils l'admettent, je suis certain qu'eux aussi ont connu ces moments où on a l'impression qu'on ne sera plus jamais en mesure d'empocher le moindre profit.

Ce qui les distingue du commun des mortels c'est leur confiance en eux. La différence entre le joueur type et celui qui perdure sur des dizaines de milliers de mains (voire des millions de mains concernant les professionnels en ligne), c'est un sentiment de "je suis le meilleur, je vais continuer à gagner". Ce n'est pas sur les good runs que l'on sépare le grain de l'ivraie, c'est sur les bad runs. De telles traversées du désert peuvent durer 50.000-100.000 mains, voire même plus. Elles peuvent réduire à néant les rêves d'un joueur en même temps que sa carrière. Il leur suffit d'une semaine pour vous forcer à retourner ranger les rayons du supermarché. Mais seulement si vous les laissez faire !

Voici ce que j'estime être un moyen bon et fiable de réorienter les choses dans la bonne direction :

  • Si vraiment votre jeu doit s'en trouver modifié, alors il vaut mieux devenir plus agressif. Vous devez garder en tête que votre adversaire ne sait pas que vous n'arrivez pas à remporter la moindre main en ce moment. Vous devez continuer à jouer agressivement, à jouer l'éventail de mains que votre adversaire pourrait avoir, plutôt que de toujours partir du principe qu'il a la nut à chaque fois. Il joue en se basant sur les suppositions qu'il émet quant à votre main et vous devriez faire de même. Faites table rase du passé et jouez votre meilleur poker.
  • Que je gagne ou que je perde, je ne regarde quasiment jamais le cashier. Savoir de combien vous êtes perdant ne vous amène rien d'autre que d'accroître votre détresse. Soudain, votre edge s'en trouve annihilé et vous voilà devenu un joueur compulsif type, qui  cherche à combler ses pertes.
  • Prenez des notes lorsque vous avez une période où tout vous sourit. On tend bien souvent à être beaucoup plus conscient des périodes de malchance que l'inverse. Car bien souvent, on attribue ses bons résultats à ses qualités de joueurs. Prenons une analogie footballistique : vous ne pouvez pas être, à la fois, tout fier lorsque votre centre raté fini dans la lucarne adverse, mais maudire le destin et votre malchance quand cela arrive à votre adversaire. Bien prendre conscience de la variance positive va vous rendre les périodes de disette plus supportables et vous préservera contre le tilt.
  • Enfin, il est important de remonter en selle. Lorsque tout se passe mal, bon nombre de joueurs tendent à ne plus vouloir jouer. Qu'on s'entende bien, moi aussi j'ai parfois besoin de prendre une pause. Mais, si vous prenez deux semaines de pause, vous avez aggravé votre erreur. Vous avez eu une période de malchance et, par-dessus le marché, vous n'avez plus rien gagné pendant les deux semaines qui s'en sont suivies (plus le fait que vous avez sans doute dépensé plus en loisirs etc. pendant ces deux semaines). Et maintenant, vous voilà vraiment mal en point. Mieux vaut se dire : Il me reste sept jours durant le mois pendant lesquels je vais sans doute jouer 50.000 mains. Peut-être que je vais avoir de la chance et remporter un dollar par main comme cela m'arrive parfois et hop, me voilà de retour. Je n'aurais pas eu cette occasion si j'étais en vacances.

Mal comprendre la variance

Mettons que sur l'ensemble de votre carrière, vous avez gagné en moyenne 20 cents par main sur un million de mains. Si on exclut un changement significatif dans votre jeu et dans le paysage pokeristique, il est raisonnable de partir du principe que vous allez gagner 20 cents par mains sur le prochain million de mains.

Il est donc logique de partir du principe que, si vous jouez 3.000 mains par jour et que vous remportez 20 cents/mains, alors vous devriez remporter 600 $ par jour. Si un jour vous remportez 1.200 $, alors la variance vous a avantagé. Si vous ne gagnez rien, ou même perdez 600 $, alors la variance vous aura désavantagé.

Pour d'obscures raisons, une majorité de la communauté de poker comprend le mot variance comme un terme générique pour les bad runs. Or, en réalité, la variance est tout à la fois bonne et mauvaise. Sur 100 mains jouées, deux pourraient tourner à votre avantage, deux autres pourraient vous désavantager et les 96 restantes dépendront entièrement de vos qualités de joueurs. Savoir gérer les deux mains où vous avez joué de malchance va avoir une grosse influence sur vos succès à long terme.

Lorsqu'on s'est enfin calmé, notre premier réflexe et de penser que quelque chose ne tourne pas rond : "J'ai perdu trois jours de suite. C'est de ma faute. Je ne suis plus bon à rien". C'est tout sauf vrai. Même les meilleurs joueurs de poker peuvent passer 100.000 mains sans remporter le moindre centime.

Plus vous êtes un néophyte au poker, plus il est difficile de comprendre et d'accepter la variance, dans la mesure où vous ne pouvez vous baser que sur une faible base de données. Il y a bon nombre de joueurs qui ont démissionné de leur emploi après quelques mois où tout s'est exceptionnellement bien passé au poker, pour finalement découvrir qu'ils ont juste été sujets à une variance particulièrement clémente. Et inversement, de nombreuses carrières de poker qui auraient pu s'avérer fort profitables, n'ont jamais décollé en raison d'une variance cruelle dès le coup d'envoi.

Comment savoir si je suis plutôt sur un good run ou un bad run ? Il n'y a pas vraiment de moyen de le déterminer avec certitude. Mais il y a des outils qui peuvent aider. Hold'em Manager affiche une statistique appellée "$ (EV adjusted)". Cette statistique calcule, en quelque sorte, votre pourcentage d'equity lorsque vous vous êtes all-in et le compare à ce que vous avez réellement gagné.

Voici comment le $ (EV Adjusted) est calculé

Mettons que vous finissez all-in préflop avec AA face à TT. Vous êtes favori à 80,5 % sur un pot de 400 $.

80.5% x $400 = $322, ce que cela signifie c'est qu'en moyenne, vous devriez remporter 322 $ sur le pot de 400 $ lorsque vous finissez all-in avec AA face à TT.

  • Si vous gagnez la confrontation, vous empochez le pot de 400 $, ce qui signifie que vous gagnez 78 $ de plus que ce que vous auriez dû gagner en moyenne. Vous avez donc été quelque peu chanceux, dans la mesure 78 où de vos dollars sont dûs à la chance (même si vous avez le sentiment que ceux-ci vous reviennent de droit, puisqu'ils ne sont dûs qu'au fait que la meilleure main l'a emportée. Au début de ma carrière, j'avais l'impression d'être poursuivi par la poisse parce que je n'étais jamais capable de voir lorsque j'étais chanceux.).
  • Si vous perdez, vous gagnez 0$. Vous êtes donc de 322 $ en dessous de ce que vous devriez gagner en moyenne. Pas de chance. Cependant, cette perte n'est pas aussi malchanceuse qu'on ne veut bien le croire, dans la mesure où ce n'est pas 400 $ qui vous revenaient de droit, mais 322. C'est un peu comme un conducteur qui a son premier accrochage à 65 ans et a le sentiment de jouer de malchance. En réalité, il a eu de la chance, car statistiquement parlant, il aurait dû avoir un accident bien plus tôt. Il a conduit pendant 50 ans et ce petit accrochage est le pire accident dans lequel il a été impliqué.

La statistique $ (EV Adjusted) vous indique ce qui aurait dû arriver dans ces situations de all-in. Sur Hold'em Manager, elle est affichée juste à droite de la colonne des gains.

Il ne s'agit pas d'une statistique parfaite et ne constitue pas le seul facteur à même de vous indiquer si vous avez été plutôt chanceux, malchanceux ou aucun des deux. Mais, malgré ses défauts, il peut s'agir d'un outil utile afin de déterminer si vous passez par une période plutôt favorable ou non.

L'auteur

Dusty Schmidt est un coach sur PokerStrategy.com. Il est également l'auteur de Treat Your Poker Like A Business et Don't Listen To Phil Hellmuth : Correcting The 50 Worst Pieces of Poker Advice You've Ever Heard. Durant ses cinq années de carrière de poker en ligne, il a joué près de 9 millions de mains et remporté presque 4 millions de dollars, sans avoir un seul mois perdant. Il est également rédacteur pour Card Player Magazine. Vous pouvez acquérir ses livres sur www.DustySchmidt.net.