Mis à jour le 13 Mar 26 par

Prendre goût à la variance et accepter l'aléatoire

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Prendre goût à la variance et accepter l'aléatoire

par Jonathan “Faarcyde” Faarup

En 2010, j'ai soufflé la cinquième bougie de ma carrière pokéristique, et je pensais avoir tout vu, que ce soit via ma propre expérience ou bien celle d'autres joueurs que j'ai accompagnés. C'est alors que j'ai subi une série de six mois de break even/downswing consécutifs, qui fut la plus violente à laquelle j'ai jamais été confronté. Tout ce qui pouvait tourner mal a mal tourné. Les trois premiers mois, j'ai bien tenu le coup. Mais avec le temps, je suis devenu de plus en plus instable dans mes réactions, ce qui a eu pour conséquence d'aggraver cette série de pertes.

Cela est en grande partie dû au principe fondamental selon lequel les joueurs de poker produisent de meilleures performances lorsqu'ils engrangent des succès que lorsqu'ils essuient de nombreux échecs. Et je ne faisais alors pas exception à cette règle. Ce principe semble d'ailleurs s'appliquer à bon nombre d'autres domaines de la vie. Il est plus facile de marquer un panier à trois points lorsqu'on vient tout juste d'en réussir un. Il est plus facile de faire la cour lorsque votre dernière tentative a été couronnée de succès. La confiance en soi est une qualité souvent sous-estimée.

Le revers de la médaille est que, si vous n'êtes en confiance que lorsque vous gagnez, vous allez perdre beaucoup de vos facultés lorsque vous perdez. Savoir encaisser les périodes de défaites avec une confiance inaltérée permet de réduire l'impact et la durée de ces séries.

Malchance, variance ou bien ... ?

Une des choses que je me refuse à faire, c'est de prendre la malchance comme excuse première. Mettre de mauvais résultats sur le compte de la malchance est une mauvaise habitude qu'il convient de perdre. En faisant une analyse objective (regarder des historiques de mains, faire des calculs, parler aux collègues et amis, poster des mains dans le forum), il nous est possible de déterminer si nous jouons notre meilleur poker ou non. S'il s'avère que nous souffrons tout simplement d'une série malchanceuse prononcée, où on est constamment confronté au top des éventails adverses, à des situations de "coolers"et où la distribution des cartes ne nous sourit pas... très bien. Si ce n'est pas le cas, alors il nous faut changer notre mode opératoire et franchir un certain nombre d'étapes.

Observez une discussion entre plusieurs joueurs de poker. Il y a une règle infaillible : le mot variance va invariablement tomber tôt ou tard dans la conversation. Il est bien souvent accompagné d'une connotation négative, comme s'il s'agissait d'un démon que les joueurs aimeraient bannir à jamais de notre monde. Et l'auteur qui vous parle n'est pas exempt de tout reproche à ce sujet non plus. Bien souvent, j'ai pesté contre la variance en assurant préférer de petits gains quotidiens. Je n'ai pas besoin des gros gains qui montent à la tête ou des grosses pertes qui m'envoient dans un cercle vicieux dépressif, même s'il n'est que temporaire.

Une des choses que j'ai apprise ces derniers mois est de bien réaliser que la chance et la malchance seront toujours présentes. Depuis que j'ai digéré ce principe, je l'accepte beaucoup mieux. Pourquoi ? Parce que s'émouvoir de la réalisation de quelque chose dont on sait pertinemment qu'il va se réaliser est absurde et irrationnel. Lorsque vous vous levez le matin, le soleil en a fait de même. C'est ainsi depuis que vous êtes petit. Vous arrive-t-il de vous énerver que le soleil se soit levé ? Alors, pourquoi en va-t-il autrement de la variance ?

Celle-ci nous regarde droit dans les yeux à chaque fois que nous nous asseyons à une table. Et pourtant, nous continuons à balancer des souris, casser des claviers, hurler des insultes et à nous lamenter : "Bon, c'en est trop, j'arrête le poker pour toujours". Quelqu'un a dit un jour que la folie, c'est refaire encore et toujours la même chose en s'attendant à un résultat différent. Si on souhaite vivre du poker, ou du moins en faire un hobby profitable, il nous faut changer notre façon de penser.

La paresse est mère de paresse

Une chose qui a bien fonctionné pour moi au fil des ans est de me fixer un emploi du temps et de m'y tenir, au lieu de jouer lorsque j'en ai envie (on y reviendra plus tard). Apporter de la structure à votre jeu va vous aider à vous fixer et atteindre des objectifs à long terme. Je sais que bon nombre d'entre vous vont m'objecter : "je suis passé pro pour avoir certaines libertés". Et en effet, c'est un aspect extrêmement positif du poker comme source principale de revenus. Mais cela engendre un problème de taille : l'inertie. Celle-ci se définit ainsi : "l'inertie est la caractéristique d'un matériau qui implique son immobilité ou une motion uniforme sur la même ligne droite, à moins qu'elle subisse l'influence d'une force tierce." La paresse engendre la paresse et le seul moyen de l'éviter est de mettre en place une certaine routine. Les humains sont des êtres d'habitudes, et si vous arrivez à mettre en place de bonnes habitudes pokéristiques, alors il s'agit d'un investissement vous permettant de limiter les pertes.

Si tout cela vous semble quelque peu familier, c'est peut-être que vous avez lu “The Mental Game of Poker” de Jared Tendler. Il s'agit d'une lecture indispensable pour tous ceux qui prennent leur poker sérieusement. Je ne suis pas d'accord avec chaque phrase de l'ouvrage, mais il m'a beaucoup aidé à prendre du recul. Il est intéressant de voir à quel point on est ignare quant à notre état mental lorsque l'on joue au poker. Il s'agit d'une sorte de thérapie. Vous pensez être quelqu'un d'assez équilibré jusqu'à ce que vous réalisiez dans quel désordre votre cerveau se trouve.

Pour résoudre cet ensemble de problèmes, le livre traite l'irrationalité, le tilt et plus important encore (aux yeux de l'auteur en tout cas) l'acceptation. J'ai travaillé personnellement avec Jared, et ma plus grande révélation a été de réaliser que tout effet résulte d'une cause, que tout est lié. L'absence d'acceptation amène à l'irrationalité et l'idée irrationnelle selon laquelle notre vie de joueur de poker serait meilleure sans la variance.

Plus vous êtes compétent...

Si la variance n'existait pas, il n'y aurait pas de poker. La variance permet aux adversaires de croire que leurs chances de gagner sont plus élevées qu'elles ne le sont réellement. Et c'est peut-être le cas, sur le court terme. Une équipe de football professionnelle peut jouer une équipe de village et gagner 100 fois. En revanche, un joueur de poker professionnel peut jouer un fish 100 fois et n'en gagner que 60. Les 40 restantes sont la taxe "variance" dont on s'acquitte auprès des dieux du poker.

Cela signifie-t-il qu'il suffit d'accepter son destin et de continuer ? D'enfouir sa tête dans le sable ? Non. Vous devriez plutôt considérer la variance comme une source de motivation supplémentaire, comme une bénédiction. Elle devrait vous pousser à travailler votre jeu et à toujours être à la pointe du processus d'apprentissage. En effet, il y a une vérité mathématique fondamentale qui s'applique à tous les domaines, mais tout particulièrement au poker : plus vous vous améliorez, moins vous subirez la variance. Plus vous avez de l'avance sur vos adversaires en terme de compétence, moins la variance risque de vous tenir éveillé la nuit. Il s'agit de la nature réciproque de ce jeu si dément !

D'autres conseils et astuce pour accepter la variance :

  • Référez-vous aux résultats des joueurs que vous respectez pour vous faire une idée du type de série de break even/downswings qui peuvent arriver. Essayez de diagnostiquer honnêtement si vous traversez une série brutale de variance négative ou si votre jeu a régressé.
  • Ne jouez jamais lorsque vous êtes exténué, exaspéré ou en colère. Même votre C-game demande d'avoir les idées claires.
  • Prenez des petites pauses toutes les deux heures, pour vous ressourcer et vous remettre les idées en place. Pensez à ce qui vous a permis d'avoir les meilleurs résultats scolaires : un apprentissage forcené toute la nuit la veille d'un examen ou étudier une demi-heure tous les jours pendant la semaine le précédent ? Trop souvent, les professionnels (y compris moi-même) prennent des périodes de pause prolongées pour "recharger les batteries" ou "faire le vide", mais bien souvent, il ne s'agit que d'une excuse pour esquiver le problème en ne jouant pas.
  • Restez actif en dehors du poker. L'équilibre et la pondération sont les clefs du succès, quel que soit le domaine d'activité. Si vous ne faites normalement pas d'exercice, alors commencez par prendre l'habitude de faire deux promenades par semaine. Si vous n'avez jamais mangé vraiment sain, alors préparez-vous un repas par semaine, puis deux, puis trois...
  • Tenez un compte-rendu précis de votre jeu, sélectionnez des mains et développez un emploi du temps pour votre jeu. Si vous traitez le poker comme un emploi, alors vous allez en tirer des bénéfices importants, que ce soit sur un plan financier ou autre.