Neuropsychologie du poker (5) - L'étudiant travailleur
Introduction
Dans cet article
- L'espérance de gain associée à l'étude du poker
- L'importance de la gestion du temps
- Pourquoi vous devriez respecter votre cerveau
"Étudier avec une tel enthousiasme qu'on en oublie de manger, éprouver une telle joie qu'on en oublie les soucis ; et ne pas sentir la vieillesse approcher". Voilà qui peut sembler un peu extrême, mais a au moins le mérite d'être clair ; maîtriser son art, tout en gardant cette capacité à la fois saine et joyeuse de s'émerveiller face au monde, est la clé d'une vie longue et heureuse.
Et Confucius de poursuivre : "Par ailleurs, n'est-ce pas une joie que d'étudier quelque chose et de revenir fréquemment sur ce qu'on a appris ?". Vous n'êtes peut-être pas de cet avis pour le moment, mais il est à espérer que cet article saura vous convaincre que la vie en dehors des tables peut être aussi divertissante, aussi excitante, mais surtout, tout aussi rentable que le jeu en lui-même.
Avant d'aller plus loin, sachez que vous devrez prendre une décision. Il s'agit en effet de savoir si vous êtes prêt ou non à introduire l'étude du poker dans votre planning, sous forme d'un événement récurrent et important. Si vous n'avez pas de planning, espérons que cet article pourra vous convaincre d'en créer un, mais nous y reviendrons un peu plus loin. Commençons par nous intéresser à l'EV associée à l'étude du poker. Car c'est un fait : l'étude du poker possède elle aussi une espérance de gain.
EV associée à l'étude du poker
Quand vous vous asseyez aux tables pour une session, votre gain réel est la somme des espérances de gain associées à chaque main, lesquelles correspondent à leur tour à la somme des EV sur chaque street. Rien que vous ne sachiez déjà. Bien entendu, quand vous vous trouvez aux tables (et même en dehors ), vous éprouvez sans doute quelques difficultés à percevoir cette réalité. Si le taux horaire correspondant à votre jeu au cours d'une session est de 100$/heure et que vous jouez pendant deux heures, vous avez généré 200$, ni plus ni moins, et ce indépendamment du résultat concret de la session.
Bien évidemment, si vous êtes up ou down de 2000$ après ces deux heures de jeu, vous avez probablement des difficultés à vous détacher du résultat en lui-même. Vous êtes soit extrêmement content, soit complètement déprimé. Les articles précédents ont traité des aspects physiologiques liés à ces sentiments. Par chance, votre expérience, et votre compréhension de ce que signifie réellement gagner au poker, réussiront à réduire ces effets avec le temps.
La réalité est la suivante : vous vous asseyez aux tables, jouez des mains, et le profit que vous générez se résume à un profit moyen sur le long terme. Et vu de cette manière, le temps passé à étudier contribue tout autant à vos résultats que le jeu en lui-même.
Supposons que vous décidiez d'étudier une heure par jour pendant un mois. Cela fait un total de 30 heures passées à étudier pendant le mois x. Votre taux horaire en terme d'EV est de 100$/heure pendant ce mois. Le mois suivant, votre taux horaire EV passe à 150$/heure. Les 50$/heure supplémentaires sont le résultat du temps passé en dehors des tables à étudier, à élaborer des stratégies, à améliorer votre jeu.
On peut considérer que ces 30 heures du mois x possèdent une réelle valeur monétaire. Elles ont contribué à votre EV aux tables et donc à vos profits dans leur ensemble. Essayer d'estimer l'EV associée à chaque heure passée à étudier serait une entreprise relativement compliquée, mais ne serait en aucun cas dénué de sens.
L'augmentation des profits obtenue grâce à ces heures de travail en dehors des tables se matérialise au fil du temps, de façon irréversible. Le taux horaire théorique associé au temps passé à étudier augmente de manière rétroactive, au fur et à mesure que vous implémentez dans votre jeu les principes que vous avez appris. Il s'agit bien entendu d'un exemple relativement simple, mais qui illustre clairement le propos.
Chaque heure passée à améliorer votre jeu en dehors des tables contribuera à votre EV aux tables. Le temps consacré à l'étude s'accompagne donc d'une EV comparable, voire supérieure à celle du jeu en lui-même (si l'on en tient compte de manière rétroactive, tout en restant dans le domaine du raisonnable).
Dans l'article précédent, vous avez appris pourquoi, tout particulièrement chez les débutants, le fait d'étudier en dehors des tables est plus important que le jeu en lui-même. La mémoire hippocampique est activée quand vous lisez et étudiez en dehors des tables, ce qui vous permet de former une mémoire basée, espérons-le, sur une représentation précise des décisions correctes. Le processus opposé consiste à former une mémoire basée sur les résultats, ce qui, bien entendu, risque de vous éloigner de l'approche réellement profitable.
Afin de permettre à la mémoire hippocampique d'exercer la plus grande influence sur vos performances, il est nécessaire de faire appel à la répétition. Plus vous êtes exposé à une information, plus vous avez de chances de vous en souvenir. Par exemple, si on vous présente quelqu'un et que vous rencontrez de nouveau cette personne deux semaines plus tard, il est possible que vous ne vous rappeliez plus de son nom. En revanche, si vous rencontrez cette personne tous les jours pendant une semaine, il y a de grandes chances pour que vous vous souveniez de son nom durant une assez longue période. C'est la même chose pour les principes étudiés en dehors des tables. Vous en apprendrez davantage sur ce sujet à travers les exemples pratiques donnés dans la vidéo.
Vous pouvez également étudier pendant que vous jouez aux tables. Raisonner en terme d'objectifs d'apprentissage primaires et secondaires pour vos sessions pourra vous y aider. Votre premier objectif quand vous vous asseyez aux tables est de tester vos connaissances. Après tout, vous avez passé de nombreuses heures à étudier et à vous préparer, et c'est maintenant l'occasion d'implémenter votre savoir pokeristique nouvellement revu et amélioré.
Le deuxième objectif est d'observer et d'étudier le jeu adverse. En vous limitant à 4 tables, vous devriez avoir suffisamment de temps pour vous focaliser sur les mains dans lesquelles vous n'êtes pas impliqué. Cela vous permettra non seulement d'établir des reads sur vos adversaires, mais également de trouver de nouveaux sujets de réflexion que vous pourrez ensuite analyser en dehors des tables. Le processus d'apprentissage ne s'arrête jamais et vos gains proviennent essentiellement du temps passé à étudier et à apprendre à maîtriser ce jeu.
Tout ceci peut sembler plus facile à dire qu'à faire, surtout si vous n'avez pas pour habitude de consacrer du temps à l'étude du poker en dehors des tables. C'est ici que la gestion du temps fait son apparition, apparaissant comme un facteur essentiel pour votre progression et votre réussite dans le poker. De fait, c'est quelque chose de crucial pour votre développement personnel continu à tous les niveaux.
Gestion du temps
Pourquoi gérer votre temps ? Votre cerveau aime être efficace. C'est pourquoi il essaie toujours de repousser la nouveauté (surtout dans le contexte du travail), ou de l'adapter à ses habitudes. Comme la plupart des choses qui supposent un effort, par exemple aller au gymnase, les débuts sont perçus comme une corvée. Mais après quelques séances, vous commencez à vous réjouir à l'idée de faire de l'exercice physique. Or, c'est la même chose pour l'exercice mental. Si votre carrière de poker s'est résumée jusqu'ici à jouer des sessions, sans trop vous préoccuper d'étudier, vous risquez dans un premier temps d'éprouver quelques difficultés à consacrer plusieurs heures par semaine à l'étude du poker en dehors des tables.
Bien entendu, après avoir lu cet article et réalisé que le temps passé à étudier possède une EV qui se matérialise sur le long terme, cela devrait être plus facile. Vous allez peut-être avoir un peu de mal à franchir le premier pas, du fait que cela suppose un changement d'habitude, mais une fois que la machine sera lancée, vous commencerez à y prendre du plaisir et finirez par vous réjouir à l'idée d'étudier. Bien plus que l'acte en lui-même, c'est le fait de réaliser à quel point les concepts acquis peuvent bénéficier à vos prises de décisions au quotidien sur les tables qui vous motivera.
Avant de pouvoir préparer votre programme, vous devez définir des objectifs. Ce thème est abordé plus longuement dans la vidéo, mais disons simplement ici que le fait de vous fixer des objectifs à court et à long terme est quelque chose de décisif pour vos succès.
Comme vous vous en souvenez peut-être, le fait d'imaginer le résultat de vos efforts à travers le lobe frontal peut favoriser la réalisation de vos objectifs. Une fois décomposés en éléments unitaires, il ne vous reste plus qu'à planifier leur réalisation. Si votre objectif est par exemple de réussir à caser 20 heures d'étude par mois dans votre planning, vous pouvez programmer une heure chaque jour, du lundi au vendredi. C'est en réalité assez peu, surtout si vous débutez, mais c'est déjà mieux que rien.
Le fait de planifier votre temps vous permettra de décomposer vos objectifs en unités de travail quantifiables. La gestion du temps est également cruciale pour parvenir à un effet de répétition. Plus vous répétez une activité, plus votre cerveau a de chances d'accepter cette activité comme un acte nécessaire, et de commencer à s'auto-récompenser pour la bonne réalisation de cette tâche. Par ailleurs, quand une tâche se répète toujours au même moment de la journée, au même endroit, votre cerveau s'adapte et augmente son niveau de concentration pour cette tâche. Comme vous le voyez, la répétition est un facteur clé pour la réalisation de vos objectifs.
Après un tel plaidoyer en faveur de l'effort et de la gestion du temps, il convient de se rappeler qu'il est tout aussi important d'avoir du temps pour jouer et donc de planifier du temps libre. Plus vous êtes efficace, plus il devient facile de trouver du temps à consacrer aux activités que vous aimez vraiment. Après tout, comme le signalait Aristote : "nous travaillons pour avoir des loisirs".
Pour bien travailler, il est non seulement important d'être bien préparé et d'aimer ce qu'on fait, mais il faut également veiller à ne pas en faire trop, au risque de ne même plus savoir pourquoi on le fait. Une carrière de poker peut s'avérer particulièrement stressante. Le pourquoi a déjà été mentionné de nombreuses fois, que ce soit par moi ou par d'autres. Si votre vie pokeristique n'est pas équilibrée, votre travail en souffrira sans aucun doute.
En tant que joueur de poker, vous disposez d'une grande liberté et pouvez décider de votre emploi du temps et de votre activité. Bien entendu, il ne s'agit pas de tomber dans la paresse. De fait, réussir à exercer cette liberté tout en maintenant votre productivité requiert davantage de discipline. Le fait de gérer votre temps et de mener une vie équilibrée vous permettra non seulement d'obtenir des retours financiers considérables, mais également d'avoir une vie saine, joyeuse, et indépendante. On ne peut pas dire que ce soit un mauvais deal. Toujours pas convaincu de l'importance du temps libre ? Alors lisez ce qui suit.
La fatigue et la surstimulation peuvent altérer votre objectivité, votre jugement et votre capacité à prendre des décisions logiques et raisonnées. Toutes ces caractéristiques sont particulièrement importantes pour votre réussite et votre bien-être dans chacun des aspects de votre vie, mais bien plus encore lorsqu'il s'agit des profits tirés du poker.
Vous avez peut-être déjà connu des mois où vous avez fini complètement épuisé après avoir joué un volume de mains monstrueux ou disputé une rake race. Pour rester à son niveau optimum, votre cerveau a besoin d'un certain équilibre, non seulement en terme de diversité des activités, mais également en terme de niveau de stress. Il ne peut pas aller au-delà d'un certain niveau d'activité, et ne peut maintenir ce niveau que sur des périodes de temps limitées.
Le surmenage peut nuire à votre cerveau de plusieurs manières. Il va non seulement affecter vos profits (sans parler de votre humeur), mais risque également d'altérer votre "intelligence fluide" sur le long terme. Ce concept fait référence à la mémoire à court terme, aux pensées abstraites, à la créativité et à la résolution de problèmes.
Il s'agit de caractéristiques relativement importantes pour une vie heureuse et réussie. Le fait de trop travailler vous empêche de mener la vie à la fois équilibrée, active, et saine, nécessaire pour optimiser vos facultés mentales et physiques. Le résultat est une spirale négative dont il est difficile de sortir.
Débuter une activité productive et saine est généralement difficile et il existe un risque de la voir avorter sous l'effet du stress ou de la paresse. Votre A-game n'est pas seulement important aux tables, il l'est également en dehors. Respectez votre cerveau, traitez-le avec maturité, respect, attention et discipline ; vous verrez qu'il vous rendra la pareille.
Comme le dit Al Gini :
"Nous vouons un véritable culte au travail. Il fait désormais partie de notre caractère et de notre culture. Nous sommes devenus des drogués du travail et de ses promesses. Le travail est une promesse de progression. Une promesse de pouvoir, d'argent et d'influence. La promesse que nous serons acceptés, respectés, prospères. Alors nous travaillons. Nous travaillons parce que nous le voulons, parce que nous en avons besoin. Nous travaillons, guidés par l'habitude et le désir. Nous travaillons pour occuper notre temps. Nous travaillons pour gagner notre place dans l'échelle sociale, pour atteindre un certain statut et en tirer un certain prestige. Et, trop souvent, nous travaillons pour la simple et bonne raison que nous ne savons pas quoi faire d'autre de nos vies, parce que nous pensons que c'est ce que nous devons ou devrions faire".
Placée dans le contexte du poker, cette dernière phrase est particulièrement intéressante et pertinente. En tant que joueur de poker, il est extrêmement facile de voir peu à peu s'estomper la frontière entre les jours et les semaines, et de finir par perdre la notion du temps. Sans baromètre vous permettant de gérer vos obligations, il est très difficile de maintenir un style de vie productif et sain, ainsi qu'un bon niveau de performance. En prenant la décision de tirer le maximum de votre poker et de votre vie en général, vous vous engagez sur la voie qui vous permettra d'exploiter pleinement votre potentiel.
Conclusion
Se fixer des objectifs et visualiser leur réalisation future, c'est se rapprocher de leur accomplissement. Une fois muni de votre programme de travail, la réalisation de vos objectifs n'est plus qu'une question de temps, avec des succès qui s'enchaînent de plus en plus facilement grâce à un effet boule de neige. Assurez-vous simplement d'avoir encore suffisamment de temps pour jouer.
Travaux cités : Gini, Al. Importance of Being Lazy: In Praise of Play, Leisure, and Vacations. New York: Routledge, 2003. Questia.Web. 23 Mar. 2011.



