Mis à jour le 13 Mar 26 par

Neuropsychologie du poker (6) - Le rôle de l'argent

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Introduction

Dans cet article

  • L'argent en tant que motivation et force motrice du joueur de poker
  • Les problèmes qui peuvent se présenter
  • Comment échapper aux affres de la cupidité

"Erwerbstrieb" : vous connaissez peut-être déjà ce terme allemand qui fait référence à l'instinct d'acquisition (Taussig, 1915). Il permet également de désigner l'une des raisons pour lesquelles vous avez tous commencé à jouer au poker. Acquérir des ressources n'est bien entendu pas le seul moteur. Le challenge personnel, le plaisir désintéressé pris à jouer et la soif d'acquérir les compétences requises pour ce jeu participent également à l'attrait exercé par le poker.

L'argent en tant que motivation

Les motifs qui vous ont poussé à débuter dans le poker sont bien évidemment multiples. Quoi qu'il en soit, il arrive forcément un moment où, de manière plus ou moins directe, l'argent est au cœur de vos préoccupations. Mais de quelles sommes parle-t-on exactement ? Existe-t-il une limite à vos objectifs financiers dans le poker ? Avez-vous en tête un montant qui, une fois atteint, vous permettra de passer à autre chose, ou bien avez-vous le ciel pour seule limite ?

Le séminaire "Lectures on Some Relations between Economics and Psychology" qui s'est tenu à l'université de Brown, en 1915, réunissait des professionnels reconnus et des étudiants venus parler des motivations qui peuvent pousser à vouloir accumuler toujours plus de richesses. "Pourquoi certains hommes [et femmes] agissent de la sorte [chercher à accumuler des richesses sans aucune limite], voilà exactement la problématique que nous cherchons à résoudre" (Taussig, 1915). De nos jours, nous disposons d'un certain nombre d'éléments de réponse à cette question. En outre, nous en savons davantage sur les embûches et les travers qui peuvent être rencontrés dans cette quête.

 Recherche de sensations

Parmi les nombreuses façons de distinguer entre les différentes catégories de personnes, il en est une qui a trait à la recherche de sensations. Ceux qui recherchent des sensations fortes sont enclins à prendre de plus grands risques financiers, ceci incluant le gambling. Ces personnes ont davantage tendance à s'engager dans des expériences originales et risquées. Elles recherchent des sensations plus fortes que le commun des mortels (Nocera, 1999).

Pour vous, mettre des centaines voire des milliers de dollars au centre de la table avec un edge de 10% ne suppose sans doute aucun problème. En revanche, ceux qui préfèrent des sensations moins fortes ne vont pas forcément considérer que le jeu en vaut la chandelle, y compris lorsqu'ils peuvent se permettre les pertes éventuelles. Ils qualifieraient de risque élevé ce qui pour vous apparaît seulement comme un risque limité.

Votre tendance à rechercher des émotions fortes n'est pas le seul facteur impliqué. La perspective de devenir riche est l'un des attraits évidents du poker online. Tant que ce phénomène ne tourne pas à la cupidité, il peut d'ailleurs exercer une influence positive. Mais dans le cas contraire, la cupidité risque d'altérer considérablement votre productivité. Vous avez sans doute déjà entendu dire par des joueurs reconnus que le fait de se focaliser sur l'aspect monétaire du poker va forcément influer sur vos prises de décisions. Rien n'est plus vrai.

Dans le contexte du poker, la cupidité peut vous conduire à prendre des décisions injustifiables et irrationnelles, aussi bien aux tables qu'en dehors. Le fait d'être trop préoccupé par vos résultats va détourner votre concentration ainsi que votre énergie mentale de la facette la plus importante du poker, à savoir jouer vos mains de la façon la plus profitable possible. Plus vous êtes "result-oriented", plus vous devenez sensible aux effets physiologiques liés aux swings.

Les premiers temps, il est très difficile de ne pas être attiré par l'appât du gain. Moi-même, je ne prétends pas avoir fait exception à la règle. Cependant, avec l'expérience, vous devenez de moins en moins sensible à l'aspect financier. Cette évolution vous conduit soit à abandonner le jeu, soit à renouveler ou augmenter votre motivation en vous focalisant sur vos progrès plutôt que sur vos gains.

 Édition et évaluation

À l'image de tout investissement, le poker s'accompagne de son lot d'irrationalité émotionnelle et de "biais psychologiques". La finance comportementale est un domaine d'étude qui analyse la psychologie du comportement humain dans le contexte des marchés financiers. Quand il s'agit d'argent, on observe un grand nombre de contradictions systématiques entre l'approche rationnelle et celle qui est effectivement suivie par l'être humain.

Prendre des risques irrationnels et impossibles à justifier, tirer les mauvaises conclusions face à des résultats inattendus, accuser votre jeu ou celui des autres pour vos résultats, alors qu'il s'agit simplement de variance, sont quelques-uns des errements dont vous êtes capable.

Ce paradigme du comportement relève de la théorie des perspectives ; une modélisation de la prise de décision dans des domaines impliquant une part de risque ou d'incertitude. La théorie des perspectives fait intervenir deux processus. On parle d'une première phase dite "d'édition", suivie d'une phase dite "d'évaluation".

L'édition se réfère au processus qui consiste à simplifier, organiser et reformuler les options qui s'offrent à vous. L'évaluation consiste à déterminer la valeur associée aux différentes options afin de prendre la décision possédant l'espérance de gain la plus élevée. Le problème de cette approche mentale incontournable vient des biais qui l'accompagnent. De fait, la valeur perçue de l'unité monétaire va varier suivant que le montant associé correspond à un gain ou à une perte. Par ailleurs, les gains ou pertes antérieurs vont également influencer votre comportement.

Un exemple simple tiré du poker correspond aux décisions prises sous l'effet du tilt. Dans ce genre de situation, l'influence exercée par la perspective de gagner un stack n'est pas aussi forte que l'influence exercée par le risque de perdre votre stack. Mais examinons de plus près quelques-uns des biais psychologiques auxquels vous pouvez être confronté en tant que joueur de poker.

Simplification heuristique

Le mécanisme sous-jacent sur lequel reposent la plupart de ces biais est connu sous le nom de "simplification heuristique". On désigne ainsi les raccourcis utilisés par le cerveau quand il analyse une information, afin de réduire la complexité d'une décision et de générer des estimations. Le problème qui en découle est qu'on a généralement tendance à se considérer meilleur décideur qu'on ne l'est en réalité.

 Biais de représentation

Votre cerveau privilégie l'information qui confirme ce qu'il pense être vrai. Ainsi, le "biais de représentation" explique que le cerveau a tendance à considérer que des choses possédant des caractéristiques similaires sont identiques. Dans le domaine de la bourse, ceci se traduit par le fait les gens ont tendance à penser qu'investir dans une bonne entreprise est forcément un bon investissement, ou encore qu'un cours en hausse va forcément continuer à monter, ce qui correspond bien entendu à une extrapolation complètement irrationnelle.

Pour vous, en tant que joueur de poker, cela peut se traduire par le fait de penser qu'un joueur avec une belle courbe est forcément un très bon joueur. Ou encore que certains joueurs avec des stats préflop similaires ont un style de jeu identique. Une vision des choses particulièrement problématique une fois qu'on en arrive au jeu post-flop. Bien entendu, la réalité risque d'être bien différente. Une belle courbe pourrait être le simple reflet de certaines pratiques relevant du bum-hunting. Et des joueurs avec des stats préflop similaires peuvent posséder des styles de jeu post-flop très différents.

 Dissonance cognitive

Un autre biais significatif a déjà été mentionné dans un article précédent. La "dissonance cognitive" se réfère à l'anxiété provoquée quand vous êtes confronté à une information qui va à l'encontre de vos idées ou convictions actuelles.

Dans le poker, le fait de refuser de croire qu'un semi-fish soit capable d'un move donné est une façon de réagir à votre dissonance. Soit le joueur que vous aviez classé au rang de fish n'est pas aussi stupide et mauvais que vous l'aviez pensé, soit son move est effectivement effectué de façon complètement irrationnelle conformément à votre idée initiale. Ces deux conclusions débouchent sur des différences énormes au niveau du range que vous pouvez attribuer à votre adversaire.

Un autre type de dissonance se produit par exemple lorsque vous refusez de revoir votre façon de jouer dans une situation donnée. Il se peut que vous ayez choisi une ligne ou un move qui était l'option la plus profitable par le passé mais qui ne correspond plus à l'approche correcte. Votre réaction face à la dissonance occasionnée peut avoir des conséquences considérables sur vos résultats.

 Biais de familiarité

Passons à ce qu'on appelle le "biais de familiarité", selon lequel les personnes accordent trop d'importance à ce qui leur est familier. Ceci est particulièrement vrai lorsqu'on parle de poker. Combien de fois avez-vous choisi une ligne ou un coup par simple habitude ? Ce problème se trouve au cœur du jeu en mode "pilote automatique".

En poussant le raisonnement, on peut affirmer que vous allez avoir tendance à juger le coup auquel vous êtes habitué moins risqué que les solutions alternatives. Or, si vous concluez à un moment donné qu'un coup est le plus profitable, alors qu'il ne l'est pas, ce biais peut avoir une influence particulièrement négative sur vos résultats.

La bonne humeur et l'optimisme, au combien importants pour votre jeu, sont également à mettre en rapport avec un autre type de biais, probablement le plus répandu dans le poker. La bonne humeur vous amène à être moins critique au moment de traiter l'information. On pourrait donc penser que la mauvaise humeur s'accompagne de certains avantages. Malheureusement, dans le contexte du poker, la mauvaise humeur va augmenter votre sensibilité aux influences neurologiques négatives, ce qui va vous rendre plus vulnérable au tilt et s'accompagner de prises de décisions irrationnelles.

De fait, des études ont montré que l'humeur joue un rôle tellement important dans la prise de décision que le temps qu'il fait peut intervenir de manière significative. Par exemple, il a été prouvé que les serveurs/serveuses touchent en moyenne 50% de pourboires en plus les jours où il fait beau. Dans le même ordre d'idée, les bilans journaliers de 26 places boursières ont permis de se rendre compte que les bénéfices étaient plus élevés les jours ensoleillés. On pourrait presque en arriver à se demander s'il ne faudrait pas ajouter une ligne dans vos notes afin d'y consigner les tendances de vos adversaires en fonction de l'heure et du temps qu'il fait chez eux.

 Le piège de l'ego, ou biais de l'excès de confiance

Le dernier biais dont il sera question dans cet article (vous en découvrirez d'autres dans la vidéo associée) est celui l'excès de confiance, ou "piège de l'ego". Il est particulièrement présent chez beaucoup d'entre nous, surtout quand il est question d'argent. L'excès de confiance est omniprésent dans le poker, tout particulièrement quand les choses vont bien. Beaucoup de joueurs de poker se croient alors meilleurs qu'ils ne le sont en réalité. Cette façon de penser peut également vous amener à sous-estimer des joueurs que vous savez inférieurs à vous. À titre d'exemple, beaucoup de joueurs de poker s'obstinent à croire que les fish sont intellectuellement déficients par nature, alors qu'en réalité il s'agit simplement dans la plupart des cas de joueurs qui préfèrent le gambling ! (Baker, 2002)

Pour en revenir à la cupidité, une manifestation particulièrement claire de son potentiel dévastateur est la crise financière actuelle qui est partie des États-Unis. Pour ceux qui en auraient besoin, un bref rappel :

Les banques, poussées par l'appât du gain, se sont permises d'accorder une pléthore de prêts immobiliers à taux particulièrement élevés (subprime) à des gens qui ne pouvaient clairement pas se permettre d'acheter les logements concernés. L'investissement de ces banques était lui-même basé sur l'avidité et le matérialisme de personnes désireuses de posséder quelque chose qu'elles ne pouvaient normalement pas se permettre. L'espoir était de voir les prix continuer à monter et, bien évidemment, ce ne fut pas le cas. Le résultat fut un désastre économique dont les répercussions se font sentir encore aujourd'hui dans le monde entier. Si une telle chose est possible, il est grand temps de revoir nos motivations et d'entamer le changement.

 Une manifestation d'intentions

La psychologie bouddhiste définit trois grands états psychologiques néfastes : l'avidité, la colère et l'ignorance. Toujours selon elle, ces états devraient se convertir en générosité, amour, tendresse et sagesse. Plus important pour notre propos, le Bouddhisme prétend que les causes manifestes de la compétition incessante et de l'injustice résident à l'intérieur de chaque être, qu'il s'agit d'une manifestation d'intentions.

Rien à voir avec la croyance capitaliste telle que décrite par le Bouddhisme. Les convictions au cœur du capitalisme sont quelque chose comme : "votre prochain achat est celui qui vous comblera", "on ne peut jamais être trop riche" ou encore "celui qui meurt avec le plus de jouets est celui qui l'emporte". (Troisi, 2006)

L'économie thaïlandaise est un bon exemple "d'économie suffisante", guidée par les principes bouddhistes. Notez bien que je ne prétends en aucun cas que les pratiques économiques ayant cours en Thaïlande sont nécessairement les plus productives, les plus efficaces ou les plus favorables. Cependant, dans une certaine mesure, on peut considérer qu'il s'agit d'un pas dans la bonne direction (Troisi, 2006).

Au cœur de ce système, on trouve la conviction selon laquelle au-delà d'un certain niveau de confort matériel, être plus riche ne signifie pas nécessairement vivre plus heureux. Dans ces conditions, que peut-il vous arriver de mieux que de vous rendre compte que la soif d'apprendre, la passion pour le jeu et l'envie de s'améliorer sont les vrais ingrédients de la réussite dams le poker.

Conclusion

En réussissant à détacher votre esprit de la force exercée par la cupidité et à prendre du recul par rapport à votre courbe de résultats, vous deviendrez non seulement plus solide et plus équilibré d'un point de vue émotionnel, mais vous vous engagerez probablement sur la voie d'une vie plus heureuse. Réjouissez-vous de votre liberté, restez discipliné, et le reste devrait se mettre en place peu à peu.

Je vous quitterai sur la fable suivante :

"Selon une légende cherokee, un homme explique un soir à son fils qu'un combat se livre à l'intérieur de chaque personne : 'Mon fils, le combat qui nous habite est un combat entre deux loups. Le mauvais loup n'est que colère, envie, jalousie, tristesse, cupidité, arrogance, apitoiement sur soi-même, culpabilité, ressentiment, complexes, mensonges, vanité, arrogance et égoïsme. Le bon loup n'est que joie, paix, amour, espérance, sérénité, humilité, tendresse, bienveillance, empathie, générosité, sincérité et confiance.' Le fils réfléchit quelques secondes, puis demande : 'Lequel des deux loups finit par l'emporter ?'. Et l'homme de répondre : 'Celui que tu nourris'." (Troisi, 2006)

Bonne chance aux tables et en dehors !

Baker, H. Kent, and John R. Nofsinger. "Psychological Biases of Investors." Financial Services Review 11.2 (2002): 97+. Questia. Web. 14 Apr. 2011.

Nocera, Joseph. "Money, Greed and Risk." Washington Monthly Sept. 1999: 52. Questia. Web. 12 Apr. 2011.

Taussig, F. W. Inventors and Money-Makers: Lectures on Some Relations between Economics and Psychology Delivered at Brown University in Connection with the Celebration of the 15th Anniversary of the Foundation of the University. New York: Macmillan Company, 1915. Questia. Web. 16 Apr. 2011.

Troisi, Jordan D., Andrew N. Christopher, and Pam Marek. "Materialism and Money Spending Disposition as Predictors of Economic and Personality Variables." North American Journal of Psychology 8.3 (2006): 421. Questia. Web. 16 Apr. 2011.