Mis à jour le 13 Mar 26 par

Tilt : Scared Money

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La peur de perdre

Celui qui a peur de perdre son argent prendra de ce fait de mauvaises décisions.

Le thème du "Scared Money“ est plus large que ce que l'on pourrait penser. Tout d'abord, "jouer avec de la Scared Money“ ne signifie rien d'autre que la peur de perdre son propre argent, qui empêche de prendre les bonnes décisions en situation de jeu. Nous ne pouvons plus jouer librement, parce que l'argent investi pèse sur nos décisions. Jouer avec de la scared money n'est rien d'autre qu'une forme de Tilt différente.

Il est intéressant de constater qu'à l'inverse, c'est l'effet exact que nous recherchons chez nos adversaires : notre jeu les met sous pression afin que, dans le meilleur des cas, ils en viennent à prendre de mauvaises décisions. Par exemple parcequ'ils ont un mauvais bankrollmanagement et qu'ils jouent underroled. L'adversaire doit commettre des erreurs, d'un point de vue mathématique bien sûr, mais aussi psychologique autant que possible. 

L'argent a une dimension psychologique

Nous devrions considérer les jetons comme des petites rondelles de plastique et pas comme équivalent à de l'argent réel, cet argent qui nous permet d'acheter des choses importantes et qui suscite tant de convoitise. On entend assez souvent que, dans l'idéal, un joueur de Poker devrait être complètement détaché de l'argent. Ce n'est pas le cas de la plupart des joueurs, et fort heureusement, car un tel problème signifierait le plus souvent une vie entière de difficultés matérielles et un poids à porter pour sa famille, ses amis et son partenaire. Une mauvaise gestion de son argent peut bouffer une quantité énorme d'énergie, au détriment de sa vie privée.

Notre rapport à l'argent dépend étroitement de notre histoire personnelle. Celui qui, dans le cadre de son activité, gagne 5 euros de l'heure par exemple, vivra difficilement le fait de perdre une semaine entière de revenus dans un mini-downswing d'une soirée. A l'inverse, quelqu'un qui dispose de gros revenus pourra n'acorder qu'un sourire blasé à des montants qui feraient pourtant frissonner le commun des mortels.

Pour certains beaucoup, pour d'autres peu

La valeur que nous donnons à l'argent varie en fonction de critères socio-économiques différents pour chacun et il est difficile d'en faire abstraction. Si nous sommes privés de nos bases de calcul, ou que ces dernières changent soudainement, nous courons le risque de perdre nos repères habituels (en ayant le portefeuille généreux en vacances dans un pays étranger qui dispose d'une autre monnaie ou en devant s'adapter à un changement de devise, comme le passage de Franc à l'Euro, etc..). Les points de référence habituels manquants peuvent conduire à dépenser plus d'argent que ce que l'on avait anticipé.

S'habituer à un changement de ces conditions prend souvent beaucoup plus longtemps qu'on pourrait le croire. En France par exemple, il y avait encore beaucoup de personnes agées qui comptaient en ancien franc dans les années 90, alors que la réforme monétaire (qui, pour mémoire, a divisé la valeur du franc par 100)  remonte à 1958 !

Ce genre d'incertitudes peut aussi survenir lorsque la situation financière change tout d'un coup, comme par exemple quand on gagne au loto. Certains ne s'adaptent pas à ce changement soudain de leurs conditions de vie matérielles, et ils finissent tôt ou tard par retomber à leur statut économique de départ.

Les exemples ci-dessus sont censés démontrer que l'argent est toujours interprété selon une "grille de lecture" personnelle,  qui doit être prise en considération.

 

Le Bankrollmanagement a aussi une dimension psychologique

 

Les chiffres nus ne sont qu'un des nombreux facteurs à prendre en compte

Qu'est-ce que tout ça signifie pour nous, en tant que joueurs ? Qu'il existe déjà un aspect mathématique et financier de notre bankrollmanagement qui permet de rester stable à une limite donnée en intégrant la variance habituelle, et de minimiser le risque de finir broke. Mais qu'il y a aussi un aspect psychologique du bankrollmanagement, qu'il ne faut pas négliger, qui sert les mêmes objectifs mais qui tient compte d'autres facteurs. Le bankrollmanagement mathématique et technique se comporte de manière essentiellement linéaire et ne recèle pas de grosses surprises. "Grimpe de limite lorsque tu atteins la bankroll recquise et redescends lorsque ton capital ne te permet plus de rester à la limite actuelle". 

Le bankrollmanagement psychologique est autrement plus complexe. ici se posent des questions toute différentes. Ne te contente pas de les parcourir mais pose les toi vraiment:

  • Quelles limites se trouvent dans ta zone de confort ? Quand t'es-tu senti réellement bien pour la dernière fois, eut égard aux montants engagés ?
  • A quelles limites as-tu pu prendre des décisions importantes sans aucun état d'âme, sans penser à l'argent qui était en jeu ?
  • Combien de stacks/big bets/Buy-ins peux-tu te permettre de perdre à ta limite actuelle, sans que ton jeu en soit affecté et que tu te mettes à trop gamberger ? Recalcules-tu constamment si ta bankroll suffit toujours et si elle a changé depuis ta dernière session ? 

La psychologie du Bankrollmanagement

La zone de confort

 

Dans la zone de confort

Si tu te trouves dans ta zone de confort, les montants engagés ne te causent pas trop de soucis.

Tu peux jouer ton jeu sans pression, miser, raiser ou par exemple aller à tapis en No-Limit, si tu penses que c'est opportun. Même la perte de plusieurs stacks au cours d'une session fait pour toi partie intégrante du jeu et de la variance normale qui en découle.

Tu gères quelques bad beats sans problème, car ils ne peuvent pas compromettre ton jeu sur le long terme. Globalement, et en dépit de quelques petites améliorations à apporter à ton jeu -car il y en a toujours- tu es convaincu de pouvoir battre ta limite. Ton jeu est bien huilé parce que tu ne maltraites pas ta Bankroll et que tu ne mets pas tes buts à long terme en péril.

 

En dehors de la zone de confort

Dans la zone de combat

Si tu joues en dehors de ta zone de confort, tu ressens peut-être déjà une certaine appréhension en t'asseyant à la table. Tu te fais du souci à propos des pertes possibles et de leurs conséquences.

Peut-être prévois-tu de jouer de façon très tight ou disciplinée pour minimiser les pertes. Les adversaires agressifs et les fréquentes situations de all-in t'intimident et tu réalises que, de plus en plus souvent, dans des situations de jeu difficiles, tu vas caller ou te coucher plutôt que de choisir l'option agressive, alors que tu aurais pourtant préféré jouer autrement.

Accumuler des pertes pendant une session, ou plusieurs bad beats à la suite, te pousse vite à bout et rend ton jeu plus impulsif et plus gouverné par tes émotions. Au lieu de continuer à toujours te coucher, tu décides de gagner un gros pot toi aussi et tu te laisse alors entrainer à tenter des moves audacieux qui, en l'occurence, se retournent régulièrement contre toi.

Fais attention à chaque changement dans ton jeu : Joues-tu différemment de ton jeu habituel ? Joues-tu moins bien que tu le peux, au vu de tes connaissances de Poker actuelles ? Si tu joues autrement, qu'as-tu fait de diférent au juste, et quelles en ont été les motivations ?

 

Es-tu prêt pour cette limite ?

Maintenant, certains s'étonneront peut-être de constater que la limite identifiée par les questions précédentes se trouve à un ou même plusieurs crans en-dessous de leur limite actuelle, ou de la limite à laquelle ils devraient jouer en vertu d'un bankrollmanagement standard.

Cela pose naturellement la question de divergences éventuelles entre bankrollmanagement standard (mathématique) et bankrollmanagement psychologique. N'est-il pas EV- d'adopter un point de vue psychologique plutôt que de jouer à la limite que nous permet notre Bankroll ?

Une montée régulière en fonction de sa bankroll est bien entendu optimale d'un point de vue mathématique et possède la plus forte EV. Celui qui arrive à monter de limite sans sourciller, sans être perturbé par des problèmes de scared money, agit donc correctement et ne doit rien changer à ses habitudes.

En aucun cas vous ne devrez refuser de grimper de limite au rythme de la progression de votre bankroll et de vos skills (du genre : "En principe, j'aurais la bankroll suffisante pour jouer en NL400 mais je me sens tellement bien en NL5.").

Ici, il s'agit plutôt d'élargir le concept de bankrollmanagement, en rajoutant une nouvelle dimension aux aspects déjà connus : le joueur concerné est-il psychiquement prêt à jouer à sa nouvelle limite ? Craindre de perdre un argent qu'on a généralement gagné péniblement, pas à pas, à une limite inférieure, peut avoir un effet paralysant.

Si tu pressents ou que tu sais déjà que tu as des problèmes de Scared Money, ne t'accable pas trop mais prends plutôt le temps de t'adapter progressivement aux plus grandes exigences psychologiques que recquiert une limite plus élevée. Même les meilleurs joueurs du monde ont souvent eu besoin d'années entières pour s'établir aux limites les plus hautes. Ils sont montés, ont essuyé un échec, sont redescendus. Et ils ont essayé à nouveau. 

Voici un extrait du très bon livre sur le Poker de Michael Craig "The Professor, the Banker and the Suicide King", qui décrit les difficultés de Jennifer Harmans pour monter de limite :

"Entre 1990 et 1995, Jennifer joue à Reno, Los Angeles et Las Vegas sur des tables de Hold'Em à $50-$ 100, $75-$ 150 et $100-$ 200. Tout commence au début des années 90, lorsqu'elle assiste à uner grosse partie  au Mirage, un $300-$ 600, et se dit qu'elle aussi voudrait bien pouvoir s'asseoir à cette table... S'ouvre alors une période qui s'étend de la fin des années 80 à 1997. A chaque fois que Jennifer réussit à se constituer une bankroll suffisante, elle s'offre une shot en $200-$ 400 ou en $300-$ 600, perd tout son argent, et recommence à se construire une nouvelle bankroll… D'après son estimation, il lui est arrivé au moins huit fois de grimper puis de perdre suffisamment pour être contrainte de redescendre à la limite inférieure... en 1997, Jennifer Harman réussit enfin sa percée."

Sois patient avec toi-même

Ne sois pas trop exigeant envers toi-même - sois plus patient, au contraire. Les supports pédagogiques qui sont proposés par PokerStrategy devraient te permettre une montée de limite rapide, et le succès à la clef. Mais ces derniers doivent tout d'abord être assimilés et étayés, y compris sur un plan psychologique. Les adaptations nécessaires pour jongler avec des montants importants se feront de manière automatique et, avec le temps, avec l'habitude, tu finiras par gèrer tout ça de main de maître.

Tu as le temps

Au cas où ta limite actuelle et ta zone de confort ne sont pas trop éloignées l'une de l'autre (par exemple : NL25 / NL50 ou NL200 / 400), pose-toi la question de savoir si un jeu avec moins de pression, un jeu qui te permet donc de rester plus en contrôle, n'est finalement pas EV+ par rapport à l'augmentation du revenu théorique d'une limite plus élevée. Ne sous-estime jamais  la plus grande dose de stress et le plus grand ratio d'erreurs qu'occasionne un jeu prolongé en-dehors de sa zone de confort.

Si tu remarques que, alors que tu bats ta limite, tu crains tout de même de monter, rien ne t'empêche de continuer à jouer à ta limite actuelle. Tu pourras profiter de tes gains tout en continuant à améliorer tes skills, sans avoir à subir la pression d'une nouvelle limite. Il ne sera jamais trop tard pour en changer, lorsque tu l'auras vraiment décidé.

 

Progression- et stades d'apprentissage

Les progrès que nous réalisons, à travers ce que nous apprenons et ce que nous sommes capables d'appliquer, ne suivent généralement pas une courbe linéaire. C'est un fait bien connu. Plutôt que la fig.1, notre courbe d'apprentissage ressemblerait plutôt à la fig. 2.

Figure 1 Figure 2

 

Souvent, il arrive que notre apprentissage marque une pause, que nous n'avançions plus, et nous avons l'impression que pendant longtemps rien ne se passe jusqu'à ce que, soudain, quelque chose se débloque et que nous réalisions alors le chemin accompli. La courbe de progression est propre à chacun : certains commencent lentement et ont besoin d'un longue période d'apprentissage, pendant laquelle les progrès restent modestes. Ils sont alors mûrs pour effectuer un grand pas dans la compréhension du Jeu, ainsi que montré dans la fig. 3.

Une autre personne fera au contraire de grands progrès dès le départ, puis sa courbe d'apprentissage freinera et les progrès ultérieurs se feront plus lents, ainsi que montré dans la fig. 4.

Ca dépend vraiment de chacun, certains chemins de traverse devront être empruntés, certain déserts traversés.

Figure 3  Figure 4

Résumé

  • Fais attention aux signes qui pourraient t'indiquer que ton jeu est perturbé par des limites trop élevées! 

  • Joue dans ta zone de confort, pour pouvoir jouer sereinement!

  • Donne toi du temps pour t'améliorer et comprends que chacun doive trouver son propre chemin et sa propre courbe d'apprentissage!

 

A propos de l'auteur : Robert Langer est psychologue, Coach et entraîneur dans son propre cabinet à Saarbrücken. En outre, il enseigne la psychologie dans une grande école médicale allemande et donne des séminaires dans les domaines de la NLP, de la psychologie orientée solution et autres.