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[Fermé] Visite dans les bas-fonds pour une première partie live

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Je n’ai jamais joué que sur internet, le plus souvent des sit’n go à un ou deux dollars, et aussi des MTT. Je n’ai qu’un an de Poker, pas mal de mains jouées, quelques gains (dont peu de gros, qui font de moi, globalement, un gagnant, pour l’instant, sans que cela puisse signifier que je suis un bon joueur ; je suis lucide).

Surtout, je n’ai jamais joué en live, avec des cartes et des jetons. Même pas, une seule fois, une partie à la maison avec des copains. Mes potes ne sont pas des joueurs de Poker, et je ne me prive pas d’eux pour cela. Mais ce soir là, dans un pays très éloigné de la France (vous n’avez qu’à essayer de deviner lequel), je me retrouve dans un bar situé en périphérie d’une ville moyenne. En terrasse, ce que j’appellerais « des têtes », et quelques filles très maquillées. Parmi les figures, un gros, la soixantaine, que tout le monde appelle « Monsieur l’arbitre », parce que le dimanche, il arbitre les matchs de jeunes de la ligue locale. Un autre, les avant-bras remplis de tatouages artisanaux, une chemise manches-courtes ouverte jusqu’au nombril et une dent absente au milieu du sourire, qui a posé toute une pile de tickets de loterie à côté de son whisky coca. Et je me dis que soit ce type est un gambler, soit c’est l’image qu’il veut donner. Celle d’un mec qui boit et qui joue, même aux jeux de hasard.

En fait, je me rendrai compte plus tard que c’est un joueur live redoutable. D’ailleurs, pendant le jeu, il va se mettre à boire du coca, du café sucré, de l’eau minérale, mais plus une goutte d’alcool. C’est le genre qui a du cœur, de l’instinct, tout en sachant se coucher quand il faut. Avec eux, le mec qui m’a invité à participer à la partie qui va se dérouler plus tard dans l’arrière salle, et trois filles plutôt vulgaires, qui vont vite disparaître du paysage.

A la nuit tombée en effet, le patron du bar vient chercher les joueurs, pour les conduire dans l’arrière salle. On y accède par une porte de Saloon, devant laquelle on mettra simplement une chaise, qui suffira à faire comprendre aux curieux de ne s’aventurer là que s’ils y ont été invités. Les initiés quant à eux, se glisseront doucement derrière cette porte s’ils le désirent.

Les prénoms des joueurs ont été inscrits sur une feuille de papier, et on coche ceux qui paient leur inscription. Le tournoi est un sit’n go à 100 € avec possibilité de rebuy ou d’add on (mais pas les deux), pour un deuxième stack de 10 000 jetons. Sur une table vide, à l’arrière de la pièce, un ordinateur portable indiquant le montant des blinds.

Je sais bien que jamais de la vie je ne dois, vu ma bankroll, m’engager dans une telle partie. Mais ce soir là, ce n’est pas pareil. Ce que je vais me payer, pour ce prix là, c’est un voyage en un lieu inconnu. Dans ce voyage, pour ne rien gâcher, il y a du Poker. Une épopée magique au pays de Cocagne. Et à bien y réfléchir, 200 € (avec tout de même une certaine chance de les faire fructifier), c’est vraiment cadeau pour une telle escapade.

J'ai lu dans « SUPER SYSTEM », de Doyle Brunson, que « le Poker est un jeu de personnes », en me disant alors que je voyais bien ce qu’il voulait dire par là. Ce n’est qu’à partir du stade où un joueur se met à observer les autres (en général très vite), et à ce moment là seulement, qu’il peut éventuellement envisager de ne plus perdre d’argent au Poker. Mais j’ai vraiment beaucoup mieux compris, ce soir là, ce que cela voulait dire.

Sur internet, les sources d’information sont en nombre limité (temps de réaction, montant des mises, façon habituelle de miser, les erreurs commises ou au contraire l’usage de la meilleure façon de jouer, etc.). Mais en live, la personne est là, devant nous. Et tout ce qu’elle vous dit rien que du fait de se trouver là est invraisemblable. Tout ce que l’on sait à travers le jeu sur internet, on continue de le savoir. Mais en plus, on voit les mines des joueurs. On voit le moment où un coup les a affectés (ce qui est beaucoup plus difficile à cacher que sur internet où, grosso modo, il suffit de ne pas tilter ensuite). On mesure leur moral.

Et mieux que cela. Avant même que la partie commence, au bar ou sur la terrasse, la partie a déjà commencé. Chacun considère tout le monde. Je me rends compte que j’ai fait attention aux tickets de loterie sur la table, au fait que certains buvaient de l’alcool. Je contrôlais même le rythme auquel ils renouvelaient leurs consommations. Et puis je parlais un peu Poker, et récoltais encore un peu de science sur ceux qui se trouvaient autour de moi. J’ai la croyance que la première chose que vous dit une personne, sur un sujet donné, vous en dit beaucoup sur sa façon de voir les choses et de considérer le domaine sur lequel elle s’exprime. C’est en quelque sorte la carte de visite qu’elle vous remet. Cela est amplifié au Poker, où de plus l’image la plus profitable est celle d’un bon joueur, dont notamment, les mises seront respectées, et ce même si passer pour un mauvais joueur peut aussi présenter certains avantages (puisqu’elle peut tromper vos adversaires sur ce que vous valez comme joueur, si toutefois cette image est fausse). Alors le peu que va vous dire un joueur ne sera jamais une connerie, à moins que cette connerie soit tout ce qu’il croit savoir de meilleur au Poker. Dans tous les cas, on est renseigné sur certaines choses, alors que le premier tour de mise n’a même pas encore commencé. Il faut savoir qu’on va aussi lâcher des informations sur soi. Je me souviens que j’ai glissé à celui qui a empilé les tickets d’un jeu qui ressemble au Rapido que personnellement, je ne joue pas au loto, et que je crois que ce jeu de bar qui lui ressemble est uniquement relié à la chance. Il me semble à présent évident que cette information (qu’il détenait mais que je savais qu’il détenait) a joué un rôle important dans la partie qui allait suivre, et la façon dont tous deux nous sommes considérés. Et j’ai fait ainsi des observations similaires, pendant la partie, sur tous les autres joueurs de la table.

Mais comme je l’ai dit, c’était ma première partie avec des jetons. La taille du pot, les tailles de tapis, la taille des relances, n’étaient plus indiquées devant moi. Je dois dire que cela m’a énormément perturbé. 3 tables de 8 joueurs ont pris place. On annonce qu’a priori, les quatre premiers seront payés, mais le montant des rebuys est susceptible de créer un siège supplémentaire sur le podium. Il faut distribuer soi-même ses cartes, et compter laborieusement la taille du pot, alors qu’on a à peine assimilé la valeur des jetons, simplement inscrite à la main sur un bout de papier qui circule entre les joueurs. Même si ça doit vous faire rire d'entendre ça, pour moi, c'est une énorme galère à ce moment là. Plusieurs fois, on me rappelle que c’est mon tour, ou que je dois miser les blinds. J’ai vraiment l’air extrêmement distrait, pour ne pas dire idiot. Je ne prétends pas ne pas être idiot, mais je peux assurer qu’à ce moment là, je suis tout sauf distrait. En vérité. Je me concentre pour intégrer tous ces nouveaux paramètres, ce qui prend un certain temps à se mettre en place. En attendant, pour reprendre une expression de ma grand mère : "j'ai l'air d'une poule qui a vu un couteau".

Celui qui m’a invité au tournoi a prévenu le tatoué de m’aider au sujet des jetons, si besoin, en le prévenant que c’était ma première partie. Il joua ce rôle de manière très conviviale, ce d’autant que toutes ces hésitations me donnaient une image calamiteuse et qu’il a apparemment décidé de s’attaquer, pour commencer, à la cible qui semblait la plus facile : ma personne. Je dois dire que son choix était tout à fait légitime, vu les informations qu'il détenait sur moi à ce stade.

Avec un début d’image comme celui-là, je devais être attendu sur les cartes. La table était assez agitée, et ça jouait très agressif. Mais de toute façon, j’étais décidé à jouer mes bonnes mains, sans me poser d’autres questions que celles que je me posais d’habitude.

Il n’empêche que dans la première partie du tournoi, le flop ne m’était pas très favorable, et que je devais abandonner pas mal de mains sur des tirages non faits et non bluffables, face à des joueurs qui allaient souvent all in avec une simple paire d’As mal kickée. Peut-être aussi que je n’ai pas très bien joué. Mais je ne me suis pas envoyé en l’air, et je suis toujours là.

Quelques mains résument cette partie :

Au début, je tire As Dame assortis en début de parole et je relance : deux passent et le tatoué suit. Je ne touche pas le flop et fais un bet de continuation auquel le tatoué répond en envoyant son tapis : je couche.

Contre l’arbitre de foot, je joue un tour gratuit à la grosse blind avec Roi-4, et apparait un King au flop : je mise le pot, mais je suis reraise à tapis et je me couche.

Contre l’arbitre de foot encore, je semi-bluff sur un tirage quinte par les deux bouts, mais là encore, je suis contraint de check sur la turn, et je me couche sur le tapis envoyé par mon adversaire.

Une dernière fois contre « Monsieur l’arbitre », une paire de 10 me fait encore perdre un bon pot sur un flop défavorable.

A l’approche de la pause, je n’ai plus que la moitié de mon tapis de départ, et je m’apprête donc à adopter une sorte de stratégie du petit tapis. Mais les blinds sont encore basses, et le tournoi un deep stack, de sorte que la moitié du tapis, ça permet aussi de continuer à jouer. Donc lorsque je tire QT assortis au cut off, dans un pot non ouvert, je relance. Je suis encore callé par le tatoué, 3e à ma gauche.

A ce moment du tournoi, mon image est catastrophique. Je n’ai pas remporté de pots (ou presque pas), et il a sans cesse fallu me rappeler de poser les blinds, le montant à ajouter et parfois même que c’était à mon tour de parler. C’est pas que je sois idiot, même si j'en ai souvent eu l'air. C’est juste, comme je l’ai déjà dit, que c’était ma première partie avec des jetons. Au début, j’ai eu du mal. Et j’ai bien vu que depuis le départ, le tatoué a interprété ce signe comme un témoin d'inexpérience, et a ciblé mon tapis. Je lui ai alors abandonné deux pots moyens. Alors je suis sûr que dans ce coup là, il a l’intention de se faire de l’argent facile. Au flop, apparait une dame et deux rags. J’envoie le tapis. Le tatoué hésite, puis se met à me parler : « il en a marre le Monsieur ? Il a envie de rentrer chez lui » ? Histoire d’essayer de récolter quelques informations. Je ne réponds pas et détourne mon regard, provoquant l’hilarité de plusieurs autres joueurs. Il n’en faut pas plus pour encourager le tatoué, qui suit à hauteur de mon tapis, avec une paire en dessous et un as, persuadé que je venais de m’envoyer en l’air sans avoir touché le flop.

Pas de problème jusqu’à la river, où un dix me donne même une double paire amplement suffisante. Je viens de doubler mon tapis et de remonter au niveau de mon stack de départ.

A partir de ce moment là, mon image a changé. D'abord, non seulement le tatoué va me foutre la paix, mais il va même se coucher sur mes relances, ne m'imaginant plus les mains vides. Je rentre peu, je couche beaucoup, mais si je reste dans le coup, j’ai du lourd. Grâce à cette image, je ramasse encore quelques pots jusqu’à pause. A ce moment, j’ai augmenté mon tapis de départ de presque 50%. Pas si mal. A la reprise, il n’y a plus que deux tables, et un croupier en tee-shirt et à l'hygiène douteuse est apparu pour distribuer les cartes. C’est le moment que je choisis pour faire ma connerie. Après une relance en milieu de parole, j’envoie mon tapis dernier de parole avec une paire de 10. Dans l’instant, j’entends « call ». Le joueur en face de moi abat deux rois. Je suis mort… ellement chanceux, puisqu’un 10 apparaît au turn, éliminant mon adversaire, qui vient de m’abandonner tous ses jetons. "Désolé". On se sert la main.

Bon : j’ai jamais dit que j’étais un bon joueur. Je fais des conneries, en voilà une. Cela arrive aux meilleurs joueurs du monde ! (je rigole). Mais c’est mon seul coup de chance de la soirée. Tout le reste du temps, j’ai bien situé la force de ma main.

A la recomposition des tables, est apparu à ma droite un type qui se trouvait à la tête d’un énorme tapis. Pourtant, dans le jeu, je l’entendis poser une question au croupier, sur les valeurs relatives de la quinte et de la couleur, semblant témoigner de lacunes abyssales. Je me demandais s’il ne le faisait pas exprès pour se donner une fausse image de mauvais, mais une ou deux autres remarques de sa part confirmèrent mon impression et je décidais de m’y tenir, à tort ou à raison.

Les blinds étaient assez hautes, lorsque je touche les pocket Jacks à la grosse blind, donc une excellente position de fin de parole préflop, dans un coup à 4 suiveurs. A mon tour de parole, le pot est déjà assez gros, alimenté par 4 limpers, et dans ce cas, je ne connais qu’une seule façon de jouer convenablement cette paire de Jacks à la grosse blind : envoyer mon tapis. Les limpers peuvent être sur des tirages, des high cards, ou encore des paires petites et moyennes. La dernière possibilité est une paire d’As cachée, prête à surrelancer le premier imprudent. Mais j’y crois pas trop. Les deux joueurs de milieu de parole auraient pris des risques inconsidérés en se contenant de suivre, vu le comportement habituel de la table, où c’est agité, mais où il y a aussi, régulièrement, des family pots, même si les blinds sont à présent moyennes. Idem pour le joueur au bouton, vu la présence de deux joueurs restés dans le coup avant lui, auxquels s’ajoutera sûrement la petite blind, avec une cote énorme, et obligatoirement la grosse blinde (moi). Reste le dernier joueur à la petite blind, qui met la moitié de mise nécessaire pour rester dans le pot. Ses remarques précédentes me font penser qu’il y a peu de chances qu’il slowplay une paire d’As, et encore moins une paire de Rois ou de Dames. Et en admettant que oui, ça aurait aussi été très mal joué de sa part. Dans un coup où il y a déjà trois autres joueurs et un autre encore susceptibles de rentrer. Suivre ici à la petite blind avec AA, KK, ou QQ, serait complètement idiot, car la paire d’As est très forte contre deux ou trois adversaires au plus. Quant aux Rois et Dames, n’en parlons pas, car elles prendraient le risque d’apparition d’une carte supérieure. Je lance mon tapis sur ces pocket Jacks. Tout le monde se couche jusqu’à l’idiot à ma droite, qui suit avec une paire de 7. Ca passe. Comme villain était chip leader et que j’avais un tapis déjà honorable, Je suis à présent chip leader. A partir de là, je peux voler quelques pots grâce à des relances, puis la table d’à côté se casse à l’élimination du 11e joueur. Les autres nous rejoignent à la table finale.

Après quelques péripéties, Le 6e joueur, un beau gosse au sourire ultra bright, à ma gauche, contre lequel je n’ai pas joué un seul pot, est sorti. Nous sommes à présent à la bulle : 5 joueurs, pour 4 places. J’enverrai encore mon tapis préflop du cut off, avec une paire de neuf, ramassant un joli pot, et volerai les blinds de temps à autre.

Puis je vais me montrer patient, tout en continuant à voler, mais avec des mains capables de résister. Viendra une phase de jeu où, à la petite blinde avec une main très moyenne, je vais ajouter la demi blind manquante pour emmener le joueur à ma gauche dans un tête à tête, et remiser du pot en bluff, pour le faire coucher. Cela se renouvellera une nouvelle fois.

Deux tours plus tard, je vais jouer exactement de la même façon, à la petite blind. Mais cette fois, j’ai une paire de Kings en main. La grosse blind check. Au flop, 3 rags dépareillés pouvant donner une quinte mais seulement avec les cartes à venir. Je relance du pot, et le joueur à ma gauche, qui n’a qu’un tirage quinte et une petite top pair, envoie son tapis : je suis forcément devant, à moins qu’il ait floppé un brelan, mais faut quand même pas envisager toujours le pire : s’il avait eu une paire faite, il aurait sûrement relancé pré-flop, ne serait-ce que pour savoir ce que signifiait ce limp qui semblait n’avoir ni queue ni tête dans un pot non ouvert. Je call, et retourne mes rois : toute la table est surprise. Je reçois le label de joueur imprévisible, par le tatoué. Évidemment, personne n’a deviné ma main, et le joueur de gauche a fait une erreur. Là, je suis encore chip leader, avec la plus haute pile de jetons de 5000 de la table. J’insiste pour voir la main de mon adversaire, jetée sans être retournée. Il avait floppé une petite top pair de 9 avec une Dame kicker, me voyant sur un flop manqué.

Au coup suivant, le joueur auquel je viens de prendre presque tout son tapis n’a plus que 2 ou 3 blinds et au bouton, je tire AK : 3 bets qui suffisent à couvrir son tapis, call : il retourne AQ, mais une Queen apparaît sur le board, et je laisse le pot, et le joueur survivre.

Tout cela dure jusqu’à 3 heures du matin, et pas mal de types doivent se lever tôt le matin pour aller bosser. Après quelques discussions, le partage intervient à 5. J’en suis heureux. A à la bulle, avec un gros tapis, j’ai joué conservateur, car j’avais tout intérêt à attendre des confrontations entre les autres joueurs. En plus, sans être le pire, j'étais bien loin d'être le meilleur joueur. Plusieurs confrontations vont d’ailleurs avoir lieu, mais à chaque fois, le petit tapis avec la main la plus faible l’a emporté, de sorte que les tapis se sont rééquilibrés. A ce moment là, les blinds sont à 16 000 jetons, et tout le monde risque encore l’élimination, moi compris. Donc je suis totalement d’accord pour le partage, car le hasard a pris une place énorme à ce stade. Fin de l’expérience. Le patron du bar sort les enveloppes, et remet à chacun des cinq survivants une liasse de 700 € chacun. Je rentre à mon hôtel. Ce petit voyage au pays de cocagne ne m’a rien coûté, et m’a au contraire enrichi de 500 €, mais surtout, de souvenirs inoubliables.